Notre balai se retrouvait tout seul, sans amis, exposé aux intempéries, lui qui était d’une santé assez fragile.
Personne ne faisait plus attention à lui. Et de plus, il craignait de tomber sur le sol, d’être piétiné par ses poules malodorantes et criardes. Combien de temps allait durer son supplice ?
Pauvre Eugène, toi, si fier quand tu étais chez Monsieur André, le quincaillier, si courageux quand on venait te chercher pour balayer la maison pendant tant d’années.
Un matin, le patron se dirigeait vers le jardin et cherchait visiblement quelque chose. Son regard se posa sur le malheureux Eugène, appuyé contre le mur du poulailler. Il vint vers celui-ci, le regarda un instant comme si il le soupesait, le prit promptement et reparti vers le jardin.
Eugène n’avait vu le jardin que de loin. C’était un univers qu’il ne connaissait et qu’il lui semblait à lui, être de l’intérieur, un monde étrange et inquiétant. Et il se retrouve maintenant couché sur la terre humide. Quelle drôle de sensation ! Des bruits insolites, des odeurs nouvelles l’envahissaient. Ce n’était pas désagréable. Il en oubliait tous ses chagrins, toutes ses misères.
Soudainement, il fut tiré de la rêverie qui s’était emparée de lui. C‘était le patron, à nouveau, qu’il l’avait saisi. Cette fois ci encore, il eut peur.
-aie ! aie ! aie ! Un cri de douleur lu échappait chaque fois qu’avec un énorme marteau le patron lui taper sur la tête. Mais pourquoi fait-il cela ?
Le patron s’arrêta. Il était maintenant fiché solidement dans le sol. A coté de lui, une petite voix fluette et chantante lui dit :
-Tu es devenu un tuteur pour les tomates.
-c’est quoi un tuteur ? C’est quoi des tomates ? demanda Eugène à sa nouvelle voisine.
-je me présente : je m’appelle Isabelle et je suis une ancienne canne ; mais ma tête est cassée. Alors on se sert de moi comme tuteur. La bas, un peu plus loin, c’est Monsieur Raoul. Avant, c’était un très beau parapluie. Il ne lui reste que le manche qui sert de tuteur lui aussi.
- mais un tuteur cela sert à quoi ? questionna Eugène, intrigué.
- tu ne connais pas les plantes du jardin ? s’exclama la douce Isabelle
-tu sais, je suis un citadin, dit fièrement notre balai et de continuer :
-moi, j’ai toujours vécu dans des endroits où mon travail était de rendre propre les sols.
-Et tu penses que la terre est sale… répondit en souriant son interlocutrice. Eugène ne savait plus quoi dire. Après quelque instant de silence, moins sur de lui, il repris la parole :
-tu ne m’as pas toujours dit ce qu’est un tuteur…
-eh bien, quand les tomates vont pousser, elles auront besoin d’être accrochées à un support pour ne pas tomber et avoir le nez au soleil pour faire mûrir leurs beaux fruits rouges.
Eugène ne compris pas tout, tout de suite. Mais l’été arriva et il ne fut pas peu fier que s’accroche à son cou une magnifique tomate.Ils devinrent de très grands amis.
Mais ce qu’il ne savait pas, et personne n’osa lui dire, c’est que les plantes ne vivent qu’une saison. Il vit donc sa délicieuse amie disparaître ave les premières journées grises et pluvieuses de l’automne. Son chagrin fut immense. Il resta là planter au milieu du jardin, seul. Car, on ne sait pourquoi, son ami Isabelle, la canne et même Raoul, le vieux manche de parapluie avaient été arrachés pour servir peut être encore l’année prochaine. Lui, on l’ avait été oublié…
L’unique conversation qu’il pouvait encore avoir, était avec quelques poireaux qui attendaient jusqu’à l’hiver où ils seraient à leur tour les uns après les autres, arrachés pour faire une bonne soupe.
Voilà venir décembre. Notre ami Eugène avait bruni. Il était même presque noir. Les rayons du soleil, la pluie, le vent lui avaient donné un ton sombre d’un plus bel effet. Mais à quoi cela pouvait t-il servir ? De plus, avec le froid, les pieds dans la terre, il avait attrapé un gros rhume qui ne guérissait pas.
Un matin le ciel était gris et bas.Il faisait froid. Tout notre balai fut réveillé par une drôle de sensation. Des espèces de petites bêtes blanches le piquaient de partout. Elles devenaient de plus en plus nombreuses. Bientôt, ces petites bêtes blanches le couvrirent, ainsi que le sol qui l’entourait, d’une couche épaisse et laiteuse.
-mais qu’e st-ce que c’est ? se demandait Eugène. Lui qui avait toujours vécu à l’intérieur d’une maison, ne comprenait pas que ce qu’il lui tombait sur le bout du nez C’était de la …neige.
Un gros poireau qui ne demeurait pas très loin de lui, en ricanant, lui dit :
-mais c’est de la neige, gros bêta !
-de… la neige ? s’exclama notre Eugène qui avait, malgré son age, gardé un peu de naïveté.
La neige tomba toute la journée et le soir venu, notre balai était la seule chose qui dépassait du jardin.
Le matin suivant, Eugène le balai, avait l’impression d’être comme un marin perdu au beau milieu de l’océan sur une île déserte. Les bruits habituels étaient étouffés par le manteau neigeux. Tout à coup, il entendit des cris d’enfants. Ils se rapprochaient du jardin.
-on va faire un bonhomme de neige ! on va faire un bonhomme de neige ! s’exclamèrent-ils.
Et les voila qui s’activent, roulant de grosses boules de neige, s’interrompant parfois pour se lancer des poignées de neige….
Il était presque midi. Dans le jardin trônait maintenant un personnage bizarre. Il avait un gros corps sans jambes. Un vieux chiffon lui servait de cache nez. Un des enfants avait dégotté un vieux chapeau de paille (qui avait du appartenir au jardinier), et il lui avait mis sur la tête. Il avait à la place des yeux, deux morceaux de charbons noirs. Une carotte qui avait été trouvée dans le jardin, lui servait présentement de nez.
-Il lui manque quelque chose, dit une petite fille.
Quoi ? questionna un grand garçon, la chevelure poil de carotte.
-Un balai ! grand nigaud…
Tous les regards se tournèrent vers Eugène qui en fut tout intimidé. Le grand garçon roux se dirigea vers lui et d’un geste sec l’arracha du sol. Il alla le planter dans le bonhomme de neige. Les enfants qui avaient fait un cercle autour de celui-ci, se mirent à applaudir. Etait-ce pour Eugène ou pour le bonhomme de neige ?
Mais au loin, on entendit des appels. C’était l’heure de déjeuner et les enfants s’éparpillèrent comme une nuée de moineaux.
Eugène, le balai, restait seul avec son nouveau compagnon.
Pendant tout l’hiver ils furent, en quelque sorte, inséparables. Eugène se sentit même naître une vocation de conteur, car son nouvel ami est ignorant de tout. Il lui raconta sa jeunesse chez le brave Père André, le quincaillier, sa vie et ses amis du placard…
Et il avait de la visite : tous les jours, un ou deux enfants venaient leur rendre visite. On pris même des photographies
Mais un jour, le soleil, qui s’était montré très discret, revint avec de plus en plus de force. Les jours rallongeaient. Les oiseaux chantaient à nouveau dans les haies.
-pourquoi transpires- tu, ami bonhomme de neige ? s’inquiéta un jour Eugène le balai.
-je ne sais pas, mais je me sens tout diminué, lui répondit son ami.
Et le lendemain matin, Eugène se réveilla tout mouillé comme si il avait pris une douche. Bonhomme de neige avait disparu…
Eugène regarda partout. Nulle trace de son compère.
-Il est parti se dit-il, désorienté.
Le chapeau du bonhomme de neige tout trempé, était par terre et d’une voix faible et enroué, il dit à notre balai :
-Notre ami a fondu ; c’est le sort de tous les bonhommes de neige. C’est comme ça ajouta-t-il avec philosophie.
Eugène une nouvelle fois se retrouvait seul gisant sur le sol humide du jardin. Il murmura :
-cette fois ci, c’est fini…
Epilogue
Mais il faut toujours garder espoir.
Un matin, une main ramassa notre ami agonisant. Une grosse voix qu’il connaissait le fit revenir à la conscience. C’était la voix du patron. Il sentir renaître en lui une espérance.
Le voila dans l’atelier, sur l’établi. Il y avait une forte odeur d’huile et de sciures. Maintenu fermement d’une main par le patron, Eugène se demanda ce qui allait lui arriver. Le brave homme saisit une scie et avant qu’Eugène ait eu le temps de crier, il lui coupa la tête qui était toute déplumée :
-cela fera u bon manche pour ma binette grommela-t-il entre ses moustaches.
Voila comment les balais finissent leur vie, pour en recommencer une autre bien sûr…
Fin.