Il était une fois l’histoire d’un balai.
Oh ! Un balai tout à fait ordinaire. Il était né dans une usine de balais. Il avait beaucoup de frères et sœurs. Il ne les connaissait pas tous. Un jour, il fut prêt et on l’embarqua dans un grand camion. Le voyage lui paru très long. Coincé entre des râteaux, des bêches et même un échenilloir qui se lamentait tout le temps. Celui-ci se plaignait que sa grande tête qui dépassait tout le monde, heurtait sans cesse une des parois du camion. Il faisait froid, il faisait chaud… vraiment, voyager dans de telles conditions n’était pas digne d’un balai…
Il arriva enfin à sa destination.C’était une petite quincaillerie qui s’appelait « Au bon endroit ».
Une quincaillerie, qu’est c’est ?
C’est un endroit extraordinaire où l’on trouvait tout ce qu’on avait besoin : des clous, des vis, des serrures, des haches, des balais…
Et c’est le quincaillier, dans sa blouse qui vous servait. C’est un homme débrouillard, astucieux qui trouvait presque toujours ce dont vous aviez besoin pour bricoler.
Mais ces magasins la n’existent plus aujourd’hui. Il ont été remplace par des grandes surfaces multicolores et bruyantes, dans lesquelles vous tournez pendant trois pour trouver la boite de pointes qu’il vous faut pour réparer le tableau de la vieille Tati qui s’est cassé en tombant sur le carrelage de l’entrée…
Pour revenir à notre jeune balai, il fut donc agréablement surpris de l’atmosphère calme, presque religieuse, qui existait dans la quincaillerie du père André. Le père André, c’est comme cela que tout le monde appelait le quincaillier. Avec sa blouse grise, ses lunettes et son béret, il devait être là depuis des siècles ! Il avait un employé, le brave Emile, gentil mais pas toujours très débrouillard…
Notre balai fut mis dans le fond à droite près du vieil escalier de fer qui descendait à la réserve.
Posé là avec quelques congénères plus anciens que lui, la place lui convint tout de suite. Il y avait toujours du spectacle car il fallait le père André descendait toujours dans la réserve pour aller chercher la chose introuvable que lui demandait son dernier client.
Et la conversation avec ses voisins balais mais aussi râteaux, bêches qui se trouvaient à coté (on ne sait pas pourquoi), allait bon train :
- c’est quoi cet outil que le vieux a remonté, grinçait un râteau lui-même plus très jeune ?
- oh, c’est sans doute une mèche d’un ancien vilebrequin, lui rétorquait méprisant un bêche un peu pimbêche encore pleine de graisse !
-mais non soupirait dans le fond du couloir un marteau qui en avait vu d’autres, c’est un chasse clou !
Ainsi se passaient les journées et lorsque le Père André fermait la boutique le soir, les conversations, qui traînaient encore un peu, finissaient par laisser place au sommeil de tout ce petit monde.
Et notre balai aurait pu finir sa vie ici, oublié dans son coin…
Mais un jour…
C’était un vendredi. L’après midi était bien entamée et on sentait déjà que la journée se terminerait tranquillement dans les conversations banales et habituelles.
La sonnette de la porte d’entrée venait de tintinnabuler. Personne n’y pris une attention particulière…
Une cliente venait d’entrer, quoi de plus naturel !
Cette dame d’un certain âge, bien portante, paraissait être une paysanne. Sa voix était douce, ses manières économes. Après quelques mots échangés avec le ¨Père André, elle suivit celui-ci dans le fond du magasin près de l’escalier en fer. Le silence se fit dans notre petit monde. On sentait une certaine inquiétude naître chez tous nos bavards. Qu’est-ce que cela voulait dire ?
Le Père André s’arrêta devant l’endroit où se prélassait entre autre, notre balai. D’un geste il désigna notre ami. La dame regarda, n’osant pas toucher l’objet de sa convoitise. Elle se retourna vers le Père André et doucement demanda :
-c’est quel prix ?
-c’est quinze cents francs.
La demande semblait hésitait…
-c’est un très bel article !
C’est vrai qu’il avait une certaine allure, notre balai, avec sa belle tête jaune doré emmanchée sur un manche bleu du plus bel effet. C’était en somme un très beau balai. Il était lui même un peu fier car quand il se regardait dans le miroir d’à coté, il se trouvait élégant, les épaules larges mais la taille fine…
-je vous fais un paquet questionna le Quincaillier qui sentait que l’affaire était faite.
La dame fit un petit signe d’acquiescement de la tête.
Le Père André saisit notre balai dans sa main vigoureuse, craignant peut être que ce dernier ne résiste ou qu’il tente de s’échapper…
Et le voila prestement emballé dans un papier kraft maintenu par un bout de ficelle serré presque a lui en faire mal.
La dame sortit son porte-monnaie noir, l’ouvrit avec précaution, en sortit un billet de banque plié en quatre qu’elle tendit au Père André. Celui-ci fut obligé alors de poser le malheureux balai qui glissa et faillit tomber lourdement sur le sol. Mais le Père André avait du réflexe. Il le rattrapa avant qu’il ne tombe par terre. Il le posa alors sur le comptoir. Cette position, notre balai la ressentit comme humiliante couché là comme un vulgaire paquet.
Le Père André prit le billet, rendit la monnaie que la dame remit tout aussi précautionneusement dans son porte-monnaie noir.
Puis cette tâche accomplie, elle saisit à son tour notre balai et heureuse de son emplette se dirigea vers la sortie…
A suivre…